Patrimoine disparu : les “Bornes du gymnase” de Bruno Yvonnet

En 1991, l’artiste lyonnais Bruno Yvonnet réalisa une œuvre d’art dans l’espace public à Villeurbanne pour accompagner la construction du gymnase des Gratte-Ciel. Dégradées par le passage du temps, les « Bornes du gymnase » sont arrachées entre mai 2015 et juillet 2016 dans l’indifférence générale. Ne subsistent aujourd’hui que le souvenir et quelques traces au sol.

À la fin des années 1980, la municipalité de Villeurbanne fit construire – sur le terrain qui jouxte la piscine André Boulloche – une salle des sports pouvant recevoir 2000 spectateurs et subvenir à la fois aux besoins du club de handball de la ville et des établissements scolaires proches. Bruno Yvonnet est choisi pour réaliser une œuvre dans le cadre du 1 % artistique, un dispositif qui permet d’allouer à hauteur de 1 % du budget total d’une construction ou de l’extension de bâtiments publics (comme une école ou un gymnase) la production d’une œuvre d’art. L’œuvre prend place devant l’entrée principale de la salle des Gratte-Ciel, en retrait du passage Rey qui assure la liaison entre le cours Emile Zola et la rue Francis de Pressensé, sur un espace dégagé entre les immeubles qui sert aujourd’hui (et servait probablement à l’époque) de parking.

Terrain pour le gymnase des Gratte-Ciel, 1988. Photo : Lyon Figaro, bibliothèque municipale de Lyon / numelyo.bm-lyon.fr

Bruno Yvonnet est né en 1957, il vit et travaille à Lyon. Artiste pratiquant à la fois la peinture, la gravure, le dessin, Bruno Yvonnet excelle dans la technique de la manière noire, un procédé de gravure dit « en taille douce », mis au point au XVIIe siècle, permettant d’obtenir des noirs profonds et des effets de clair-obscur.

Au cours de sa carrière, il a participé à de nombreuses expositions collectives dont plusieurs à Villeurbanne : à l’URDLA et au Nouveau musée (notamment « Eté 93 », première manifestation commune du FRAC Rhône-Alpes à Lyon et du Nouveau musée de Villeurbanne qui fusionneront ensemble en 1998 pour former l’Institut d’art contemporain). En 1991, il avait déjà bénéficié d’expositions personnelles au FRAC Rhône-Alpes, au musée d’art contemporain de Lyon, et dans différents lieux en France et à l’étranger. Plusieurs de ses œuvres sont conservées aujourd’hui dans les collections de l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne.

En 1991, Bruno Yvonnet réalise sa première œuvre dans l’espace public. Celle-ci sera suivie par d’autres à Lyon dans la station de métro Debourg ou sur le passage du tramway T4 aux deux entrées du quartier Etats-Unis, à Saint-Fons, à Paris Pour Villeurbanne, l’artiste crée trois bornes en béton d’environ trois mètres de haut. “Sur chacune des bornes est peint aux pigments un détail de paysage du site d’Olympie déduit de la description de poèmes antiques. Sur les bases, trois sentences argentées issues d’un manuel de morale hygiéniste de 1937 » selon la description faite par l’artiste. L’usage premier d’une borne est de marquer ou signaler un territoire, ici l’entrée du gymnase. Des spots lumineux éclairaient chaque borne la nuit tombée.

  • Les Bornes du gymnase in "Bruno Yvonnet 1989-1991"

Ces « Bornes » sont caractéristiques du travail de Bruno Yvonnet à la fin des années 1980 et au début des années 1990 par au moins trois aspects : le noir et blanc, l’intérêt pour le paysage, l’usage du texte. L’œuvre est reproduite en ouverture du catalogue « Bruno Yvonnet 1989-1991 » publié à l’occasion des deux expositions de l’artiste à la Galerie d’Art contemporain du centre Saint-Vincent (Herblay, Val d’Oise) et à la Galerie Hubbard-Rizzo à Paris.

Probablement influencées par le rapport de l’artiste à la gravure, les œuvres de Bruno Yvonnet affichent généralement un camaïeu de noirs, de gris et de blancs, quelles que soient les techniques utilisées : craie blanche sur tableau noir, bitume sur miroir, teinte argent sur velours noir, encre d’impression sur papier blanc… Les bornes présentent une palette constituée de gris subtils dans l’harmonie du béton. Le décor des bornes est imaginé à partir de textes de poètes grecs décrivant le site antique d’Olympie, indissociablement lié à la pratique du sport (c’est à Olympie qu’eurent lieu les premiers jeux « olympiques », de nombreuses infrastructures pour la pratique du sport ont été exhumées par les archéologues). L’intérêt de Bruno Yvonnet pour le paysage se manifeste par le mélange d’éléments existants et l’interprétation subjective de textes, laissant ouvertes la projection et l’interprétation de ceux-ci par le regardeur. Plus qu’un paysage réel, l’artiste pose les éléments de « ce qui fait paysage », dans le cadre ici d’une évocation d’Olympie et de la Grèce continentale : des pins, des ruines antiques, une étendue d’eau… Chacun des trois paysages surmonte une sentence extraite d’un manuel de morale hygiéniste des années 1930. Sur l’une d’elles, était écrit : “ce n’est pas assez de conserver son corps en bonne santé, il faut encore chercher à en développer la force, la souplesse et si l’on peut, la beauté”.

Au moment où il réalise les Bornes, Bruno Yvonnet associe souvent du texte sur et au dessous des images qu’il crée, il s’agit souvent de formules toutes faites comme dans la série « Nos grands disparus » ou « Poncifs » (cette série développée entre 1989 et 1990, et acquise par la ville de Lyon, est celle qui se rapproche le plus des bornes par l’usage du béton et la conjugaison d’un paysage et d’énoncés préexistants à l’œuvre).

Disparues entre 2015 et 2016, au mépris de l’artiste, les Bornes contribuaient à rendre plus accueillant le passage des Gratte-Ciel, jadis réputé mal fréquenté. Le réaménagement du secteur, à la faveur de la construction du gymnase Alexandra David Néel (inauguré en 2019) et du futur lycée Pierre Brossolette (livraison prévue en 2021), a contribué à rendre le passage plus agréable mais l’absence d’œuvre d’art est d’autant plus déplorable qu’aucune commande publique n’a été associée à la construction du nouveau gymnase. La disparition des Bornes, dans l’indifférence générale, démontre le peu d’intérêt accordé à l’art dans les espaces publics, il ne subsiste aujourd’hui de l’œuvre que des traces dans le sol et les souvenirs de celles et ceux qui l’ont connue. La disparition des Bornes a été suivie par le décrochage en 2019 de l’œuvre “Yerevan Time” de Jens Hanning installée sur la devanture de la grande pharmacie des Gratte-Ciel et le retrait, temporaire ou définitif, en août 2020 des « deux maisons » d’Etienne Bossut sur le rond-point Greuze-Pressensé.

Bruno Yvonnet et Villeurbanne

  • L’Institut d’art contemporain conserve 14 œuvres de l’artiste.
  • 21 estampes de Bruno Yvonnet ont été imprimées et éditées par l’URDLA entre 1989 et 2011 : “Lieux communs”, “Boums”, “Sténopés” (focus sur cette série à lire sur Paricultures.com)… Ses œuvres y sont régulièrement montrées dans le cadre d’expositions collectives.
  • Les médiathèques de Villeurbanne détiennent plusieurs œuvres sur papier de l’artiste, cinq d’entre elles peuvent être empruntées à l’artothèque de la Maison du Livre de l’Image et du Son.

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